Marie Jeanneviève
Becoming panise
listen to the story
Excerpt from the book: Fugitifs! Esclavage et résistance au Québec. (In french)
Marie Jeanneviève est née dans les grandes plaines nord-américaines, en territoire Oceti Sakowin, une confédération que les Français appelaient «Sioux».
Elle gardait peu de souvenirs de son enfance, mais se rappelait parfaitement la panique dans son village lorsque des hommes armés y avaient fait irruption pour capturer femmes et enfants. Elle devait avoir cinq ou six ans.
Avec les autres captifs, Marie Jeanneviève avait suivi le chemin qui, pas à pas, l’éloignait de sa terre natale. Les longues marches succédaient aux tumultueuses descentes en canot, et les courtes nuits cédaient leur place aux jours interminables.
Ils avaient d’abord été menés au fort Michilimackinac, entre le lac Michigan et le lac Huron. En pénétrant à l’intérieur de la grande palissade, la jeune fille des plaines avait été impressionnée de voir autant d’Européens rassemblés en un même endroit, un mélange d’explorateurs, de marchands et de missionnaires jésuites. Elle avait aussi aperçu, rassemblés à l’écart des maisons de bois aux toits en bardeaux de cèdre, de nombreux prisonniers.
Comme elle, ces captifs avaient été enlevés à leur communauté et attendaient de connaître leur sort. Liés les uns aux autres, ils gardaient les yeux désespérément rivés au sol.
Certaines personnes de son groupe furent détachées du lot pour être mises en vente. Une fois les gains empochés par leurs ravisseurs, ils reprirent la longue route vers l’Est.
Marie Jeanneviève changea quelques fois de mains durant ce périple qui la mena jusqu’à Montréal. En s’approchant de la ville, elle réalisa à quel point le petit fort de Michilimackinac n’était rien en comparaison. Au loin, des ouvriers s’affairaient à la construction des fortifications, s’activant comme des fourmis charpentières donnant l’assaut à une souche d’arbre. Les maisons de pierres s’imposaient comme de larges blocs gris dans le paysage, et le clocher de l’église de Ville-Marie semblait percer le ciel.
En observant les habitants, elle se demandait comment ils pouvaient vivre dans un espace aussi restreint, entourés d’un si grand mur, sans horizon.
De la rue, elle apercevait, à travers les portes entrouvertes, des personnes qui lui ressemblaient et qui étaient occupées à différentes tâches dans les maisons. Sa destinée se clarifiait peu à peu.
Son groupe fut conduit à la place Royale où, un à un, une à une, ils furent annoncés, négociés et vendus. Terrifiée par les cris des marchands, Marie Jeanneviève ferma les yeux.
Illustrated by Kaia’tanó:ron Dumoulin Bush
read the wanted notice
S’est enfui de chez la Soussignée le six du présent, Une panisse nommée MARIE JEANNEVIÈVE, âgée de trente-six ans, et haute environ cinq pieds quatre pouces; parle François et un peu de l’Anglois; emportant avec elle un gros pacquet. Ceux qui ameneront la dite Panisse à sa Maitresse, ou la mettront en lieu de sureté, recevront une recompense de quarante shellings courant et tous les frais raisonnables. Quiconque retirera ou emploiera la dite esclave sera poursuivi suivant toute la rigueur des loix.
Québec, le 10 juin, 1783. SARAH SIMPSON
Sur place, elle croisa un jeune garçon, Meskakie ou Chickasaw selon elle. Il était lui aussi panis, en esclavage chez le gouverneur général.
— Est-ce que tu as vu la délégation Oceti Sakawin ? Celle qui est venue voir le gouverneur ?
— Oui, ils ont repris la route il y a quelques jours de ça.
— Comment ? Vers où ? Ils étaient censés m’amener avec eux !
— C’est toi, la fille dont ils parlaient ? Je les ai entendus discuter avec le gouverneur. Il leur a dit qu’il refusait de te laisser partir, qu’il ne pouvait pas priver tes propriétaires d’un bien qu’ils avaient si chèrement payé.
Les diplomates étaient partis. Et, avec eux, l’unique espoir qu’elle avait nourri depuis si longtemps. Sur la terre battue de la rue Saint-Paul, Marie Jeanneviève sentit le poids de l’abandon s’abattre sur elle comme une pierre.
Cette blessure, elle la porta toute sa vie. N’attendant plus rien de personne, elle finit par se décider, une trentaine d’années plus tard, à s’emparer de sa liberté.
Quand elle les rouvrit, elle était devenue panise, une nouvelle identité qui cherchait à engloutir l’enfant Oceti Sakawin qu’elle était.
Saisie par le bras, elle fut traînée jusqu’à l’une de ces maisons qui dominaient la rue Saint-Paul. C’est alors qu’elle reçut le nom de Marie Jeanneviève.
Elle apprit le français au rythme des cris et des ordres. D’abord, des mots liés à sa condition : lave, nettoie, apporte, range.
Puis, lentement, elle s’appropria un vocabulaire moins docile, comme survivre, fuir ou résister.
Un jour qu’elle était occupée à laver les nombreuses fenêtres de la bâtisse, elle aperçut de l’autre côté du verre des silhouettes qui lui parurent familières. Ces coiffes, ces vêtements… ils faisaient écho à un passé lointain. Elle ne connaissait pas ces hommes, mais, par leur posture et leur démarche, elle reconnaissait les siens.
Lâchant le seau d’eau, elle se précipita à leur rencontre et les interpella dans une langue qu’elle n’avait pas parlée depuis longtemps. Les mots, qui se bousculaient d’abord à ses lèvres, s’entremêlèrent aux larmes et, ensemble, devinrent torrent.
Ces hommes étaient des diplomates Oceti Sakawin, venus négocier une alliance avec les Français pour faire cesser les attaques sur leurs communautés. Émus en voyant l’une des leurs dans un tel état de détresse, ils décidèrent de la ramener avec eux. Mais avant, ils devaient consulter le gouverneur général de la Nouvelle-France, le marquis de Beauharnois, afin de ne pas mettre en péril leur projet d’alliance.
Marie Jeanneviève refusait de retourner à l’intérieur de la maison. Elle voulait partir avec eux immédiatement, revoir sa famille et ses amis, laisser son regard courir au loin, sans jamais plus être arrêté par cette énorme muraille qui semblait construite pour l’enfermer.
Elle accepta de rentrer seulement après qu’ils lui promirent de la ramener.
Les jours passèrent, et Marie Jeanneviève n’avait pas de nouvelles des diplomates. Un matin, elle se leva très tôt, comme à son habitude, mais au lieu d’amorcer ses tâches de la journée, elle courut jusqu’au château de monsieur de Vaudreuil, où le gouverneur général Beauharnois avait pris résidence.
indigenous people in slavery